The Empty House


Ex abundancia cordis
juin 12, 2008, 10:50
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Je vous aurai prévenus….
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C’est bien lui que je regarde. L’instant d’avant, j’étais devant sa porte, un peu fébrile.
Ces dernières années, nous nous sommes appliqués à dessiner un point de fuite imaginaire, quelque part entre l’amitié et le sexe. Une autre réalité, faite de rencontres épisodiques, hantée par nos silences.
Je le retrouve ce soir.
Et déjà je le déshabille; son corps a gagné en vigueur, comme figé, taillé dans un marbre que j’effleure de mes doigts d’esthète. Mais c’est le désir qui me saisit, cet élan presque suicidaire qui me précipite vers lui avec violence. Il sait l’apaiser, de caresses seulement, et enfin, je me livre à sa puissance qui m’immerge et me transperce.
Puis viennent ces moments privilégiés, lorsque le corps est enfin rassasié, et que l’esprit se fait plus clair. Cette façon qu’il a de me regarder et que je n’arrive pas à soutenir. Cette étrange pudeur qui nous sépare soudain. Je me tiens, un peu à distance et sans rien dire, de peur faire sombrer un moment dont l’équilibre ne tient qu’à un fil.
Je m’essaie tout de même pour un instant à un exercice de haut vol : deviner les pensées d’un homme. Il n’est personne qui avance mieux caché. Pour le suivre pas à pas, il faut emprunter les chemins de l’ombre, les clartés obscures. Marcher dans les plaines sombres, pourchasser les coursiers de la lune. Mon esprit, plombé par le poids de mon corps fatigué, ne se prête pas à cette folle équipée : de conjectures en conjectures, mes yeux se ferment et je bascule dans le rêve.
Au réveil, j’ai le cœur léger, le sourire aux lèvres. Je suis son amie, je crois. Je suis bienveillante et douce, comme j’aime à l’être avec lui, comme il me connait. Je babille, il m’écoute avec indulgence pendant que nous marchons ensemble dans la ville. Le temps semble s’être arrêté, et plus rien ne m’importe. L’instant d’après, c’est déjà loin…
Tout ce que j’en sais, ce qu’il me reste repose ici. Pour écrire, il faut d’abord vivre, vivre intensément. Et si j’ai encore quelques phrases à mettre sur le papier, c’est grâce à lui.

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Nocturne X
janvier 27, 2008, 8:22
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Un long silence s’installa. Elle restait là, sans rien dire, me jetant de temps à autre des regards que j’esquivais tant bien que mal. Ma gorge se serra, et je ne puis lui dire les quelques mots, les simples paroles qu’elle aurait voulu entendre. Avec elle pourtant, le monde m’avait paru si large, mais ce n’était qu’un jeux de miroirs. Nous nous reflétions l’un à l’autre une image qui nous plaisait, mais il nous avait suffit de faire un pas pour nous retrouver face à face. J’avaisi vu ses secrets, ses mensonges, son habitude de faire comme si nous avions le même age, comme si tout était terriblement amusant. Je n’en voulais plus, je n’en pouvais plus.
Je lui tournai le dos, les yeux brulants. Je l’entendis se lever, murmurer quelques mots, avant de quitter la pièce en claquant la porte.
Je fixai la chaise ou elle s’était assise un long moment, puis las d’être immobile, je déambulai devant la fenêtre.
La nuit était tombée depuis peu, et je savais déjà que je ne dormirais pas. l’Arche et Andrea, toutes deux si imbriquées, d’une manière qui m’échappait, se succédaient l’une à l’autre, accaparant ma raison, mon esprit.
Je m’allongeai sur le lit, fixant l’écran au plafond. Je l’allumais ; rien ne me faisait plus envie pour cette soirée qu’un coma blanc d’images et de sons.
Il y eut une pluie de météores, des étoiles qui explosent en supernovae, la Terre des origines. Il y eut les volcans, les mers bouillantes. Puis défilant de plus en plus vite, les jungles premières, les animaux étranges, les hommes. Les cites anciennes, chargées d’ans et de poussière. Les siècles les uns après les autres, avec leurs guerres et leurs famines, les maladies, les génocides.
Puis la Ville apparut, immaculée, parée de rubans dans un matin de cristal. La Ville était la réalisation de l’Homme par l »Homme, son accomplissement, dit une voix désincarnée.
Les images de villes moindres apparurent, puis Landworth T, avec sa plantation d’arbres exotiques. Enfin les TAZ, au Sud, que nous occupions depuis plus de vingt ans.
Un homme de la Ville arrivait, dans un avion marque du sigle. Les enfants l’accueillaient en chantant, il leur distribuait un peu d’argent et des sucreries. Aux parents, il apportait des caisses remplies de nourriture. Un père le remerciait, les larmes aux yeux ; gros plan sur les yeux.
J’éteignis l’écran.
Depuis quelques temps, plus rien de nouveau n’est jamais annonce, mis à part les publicités tonitruantes de l’Arche. L’idée s’est installée que l’ordre établi est immuable et satisfait tout le monde. Ce qui se passe dans d’autres villes ne nous intéresse plus, gaves d’images rassurantes, vivant comme des parasites, en exploitant des richesses qui ne nous appartiennent pas, nous Habitants de la Ville n’avons pas besoin nous préoccuper de ce qui se passe au dehors. Et l’on nous fait savoir que cela ne nous concerne en rien.

Annette Messager, Trophées, 1986-1987


Nocturne IX
décembre 18, 2007, 12:13
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Avant que j’aie eu le temps de le réaliser, elle se trouvait là, presque à la porte de ma chambre. Elle resta un long moment sans rien dire, puis elle s’assit dans un fauteuil, un peu raide. Le visage froid comme une matinée de décembre, comme ce matin là… J’avais tout essayé, des efface-mémoire aux médicaments, lorsque je la touchais, que je l’embrassais, je ne parvenais pas à faire disparaitre de mon esprit l’image du corps allongé de Jan Crellius. Mon erreur avait été de le lui dire, de ne pas avoir su me séparer d’elle comme il l’aurait fallu. Elle était partie, et je m’étais doucement habitué à l’idée de ne plus jamais la revoir
Elle réapparaissait soudain, pour un instant si belle et si vivante, mais déjà son image semblait s’écraser contre le mur comme une estampe japonaise : sa silhouette s’éloignait à petits pas dans la neige fraiche. J’aurais voulu la conserver en moi, avant que ce souvenir ne s’efface, comme ces pétales de roses que l’on mettait autrefois dans les livres, et que l’on retrouvait dix ans plus tard, au hasard d’une lecture.
Mais elle était revenue, pour nous plonger tout les deux dans un bain d’acide.

_ Tu dois tout me dire, maintenant, lança-t-elle d’une ton sec. Sa bouche hachait les mots comme la gueule d’un requin.
_ Je t’ai tout dit, Andrea.
_Est-ce que tu l’as tué? fit-elle, un peu surprise elle-même par ces mots qu’elle ne pensait peut-être pas prononcer.
_Non.
_Et je dois te croire?
_Tu n’y est pas obligée.
La son de ma voix résonna en moi, grave et sévère. Vide de tout sentiment, je pesais mes mots dans la balance pour éviter de la provoquer.
_ Qui était avec lui la veille? Si ce n’était toi….
Une multitude de noms me vint à l’esprit. Mais je n’en prononçai aucun. Je voulais en finir au plus vite. A présent, sa présence n’avait plus rien d’agréable.
Pour un instant pourtant, je m’échappai : nous étions assis, une table au milieu d’un jardin où nous avions passé une bonne partie de la journée. La lumière glissait doucement sur ses cheveux noirs délicatement rangés derrière son oreille. Puis elle se saisissait de ma main, et ses yeux pétillaient bien plus que le contenu de son verre.
Il me vint soudain l’espoir, insensé, de la faire revenir…Mais il s’évanouit instantanément. Il n’était déjà plus temps, je n’étais même pas sur d’en avoir vraiment la force ni l’envie. Il ne me restait plus d’autre choix que de la regarder de loin A l’Arche, peut-être, il me suffirait de l’apercevoir de temps en temps.
_Ton père était un vieil homme, Andrea, laisse-le reposer en paix.
En disant cela, je savais que je ne parlais en fait que de moi.

Klavier Intergral, Nam June Paik, 1958-1963



Nocturne VI
septembre 29, 2007, 12:00
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Je marchais comme je le fis à ce moment là , comme si je traversais de nouveau ce village. Certains soldats de notre compagnie se mettaient à pleurer comme des enfants qu’ils étaient encore, quelques uns juraient. D’autres comme moi gardaient leurs émotions bien rentrées en eux-mêmes. Mais elle était la, la nausée, et je sentis monter une bile que j’eus envie de recracher au visage de ceux qui nous avaient forcé à voir cela, à faire cela. Ils devraient un jour rendre des comptes, et ils ne pourraient pas compter sur l’indulgence d’un juge. Pour venger toutes les vies sacrifiées, ils le paieraient un jour de la leur. Si j’en sortais vivant…

Mais lorsque je suis revenu avec ce qui restait du contingent, il était déjà trop tard. Les corporations avaient pris possession des territoires conquis, et de nos vies. Nous sommes devenus des héros, et nous avons troqué nos consciences contre quelques cérémonies bon marché. Une fois terminés les feux d’artifices et les réjouissances nos contacts devinrent sporadiques avant de s’éteindre tout à fait Nos conversations d’anciens soldats, lorsque nous nous rencontrions, demeurèrent superficielles, nous parlions du travail, des tracas de la vie. Mais si je croisais leur regard, je savais qu‘ils savaient. Qu’ils portaient en eux, comme moi, des monstruosités dont ils ne seraient jamais délivrés.

Ma mémoire tenta un instant de suivre le fil des années, puis s’enfonça tout d’un coup dans un vaste gouffre noir. Des années de solitude qui ne m’avaient laissé que peu de souvenirs. Puis il y avait eu Andrea, et le présent. Tout cela n’avait aucun sens. Je laissai flotter cette pensée un instant avant de la laisser sombrer à son tour.
Je m’engageai dans Landworth A. Une rue droite comme toutes les autres, courte puisqu’elle débouche sur le lit du fleuve. Une énorme pyramide se dresse assez crânement au milieu, c’est là que j’habite, au numéro 1038, 63 ème étage. C’est un des lieu le plus courus ; l’originalité du décor séduit une jeunesse dorée de plus en plus blasée, revenue du chaos de l’Arche. Elle affiche son pseudo spleen dans les boutiques de luxe et à la terrasse de bars privés et clinquants. Je sais que j’ai choisi le tape-à l’œil, par faiblesse, par vanité. Lorsque je regarde la ville, du haut de la pyramide, j’ai l’impression d’être de ceux qui triomphent, pas de ceux qui ont trahi.

Nam June Paik, Earth, Moon, and Sun, 1990