The Empty House


Nocturne VII
octobre 21, 2007, 4:24
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Il y a quelques années, pour peu que l’on me paie suffisamment, je venais dans les universités évoquer ma réussite personnelle. Mes interventions étaient très appréciées : je donnais aux futures élites des raisons de croire que leur part du gâteau ne leur serait pas refusée; je rassurais les parents qui s’étaient acquittés d’une lourde somme pour placer leurs enfants au bon endroit. Je parlais de profit, de pouvoir, très peu de travail.
J’avais travaillé, oui, par le passé. Des nuits passées à lire, relire et corriger des chiffres, jusqu’à l’ecoeurement; j’échafaudais en silence des projets que d’autres s’approprieraient. Ce fut une course en avant, sans but précis, sinon celui de m’en sortir. Et puis il y a onze ans de cela, Jan Crellius prit la direction d’AKN Mycom. Il etait venu avec une vision : en premier lieu se débarrasser de ses rivaux potentiels. Il désirait une nouvelle équipe qui ne lui ferait pas trop d’ombre; je fus appellé à le rejoindre. Je n’avais aucune affinité avec le vieux Jan, il s’agrippait à ses privilèges de ses mains usées, et ne prêtait au reste qu’un tyrannique mépris. Il aimait par dessus tout voir s’agiter devant lui son armée de pantins, comptait les honneurs et les compliments, dressait des classements ou il se voyait toujours au sommet.
Je bouillonnais encore de hargne et d’envie d’en découdre, je le combattis, avant d’apprendre à me plier en toute circonstances. Des lors, ma progression ne fut plus entravée, d’années en années, j’accédai a des postes de plus en plus prestigieux. Mais il ne s’agissait que de coques vides puisque Crellius prenait toutes les décisions, vérifiait tout, parcourait les rapports avec un appétit vorace.
Il y a un an, je l’ai retrouvé, allongé sur son bureau. On lui avait fourré des papiers dans la gorge, il en était mort.
J’ai eu des soins pour lui qu’aurait pu avoir un fils. Je l’ai redressé, rhabillé, fait disparaître le sang au coin de ses lèvres. J’ai fait ce que l’on attendait de moi, sortir de l’ombre, prendre les choses en main. J’ai congédié la police, rendu le lendemain visite à la fille de Crellius dans son appartement de l’Arche. Comme je l’espérais, elle n’avait aucune envie de reprendre la direction de la compagnie; je lui proposai donc de me la céder. Deux jours plus tard, je recevais ma nomination, sans surprise. Je la reçus comme quelque chose que j’avais désiré et mérité, mais sans joie.
J’ai bien travaillé. Désormais, depuis mon bureau immense, je reçois des messages dont je ne sais s’ils proviennent de personnes réelles ou de systèmes automatisés. J’approuve ou je désapprouve au hasard. J’ai réussi à me persuader que ce je fais n’a aucune substance, que ce n’est pas réel. Il suffit de presser une touche, le reste importe peu.

Fractal Flasher, Nam June Paik, 1994

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