The Empty House


Ex abundancia cordis
juin 12, 2008, 10:50
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Je vous aurai prévenus….
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C’est bien lui que je regarde. L’instant d’avant, j’étais devant sa porte, un peu fébrile.
Ces dernières années, nous nous sommes appliqués à dessiner un point de fuite imaginaire, quelque part entre l’amitié et le sexe. Une autre réalité, faite de rencontres épisodiques, hantée par nos silences.
Je le retrouve ce soir.
Et déjà je le déshabille; son corps a gagné en vigueur, comme figé, taillé dans un marbre que j’effleure de mes doigts d’esthète. Mais c’est le désir qui me saisit, cet élan presque suicidaire qui me précipite vers lui avec violence. Il sait l’apaiser, de caresses seulement, et enfin, je me livre à sa puissance qui m’immerge et me transperce.
Puis viennent ces moments privilégiés, lorsque le corps est enfin rassasié, et que l’esprit se fait plus clair. Cette façon qu’il a de me regarder et que je n’arrive pas à soutenir. Cette étrange pudeur qui nous sépare soudain. Je me tiens, un peu à distance et sans rien dire, de peur faire sombrer un moment dont l’équilibre ne tient qu’à un fil.
Je m’essaie tout de même pour un instant à un exercice de haut vol : deviner les pensées d’un homme. Il n’est personne qui avance mieux caché. Pour le suivre pas à pas, il faut emprunter les chemins de l’ombre, les clartés obscures. Marcher dans les plaines sombres, pourchasser les coursiers de la lune. Mon esprit, plombé par le poids de mon corps fatigué, ne se prête pas à cette folle équipée : de conjectures en conjectures, mes yeux se ferment et je bascule dans le rêve.
Au réveil, j’ai le cœur léger, le sourire aux lèvres. Je suis son amie, je crois. Je suis bienveillante et douce, comme j’aime à l’être avec lui, comme il me connait. Je babille, il m’écoute avec indulgence pendant que nous marchons ensemble dans la ville. Le temps semble s’être arrêté, et plus rien ne m’importe. L’instant d’après, c’est déjà loin…
Tout ce que j’en sais, ce qu’il me reste repose ici. Pour écrire, il faut d’abord vivre, vivre intensément. Et si j’ai encore quelques phrases à mettre sur le papier, c’est grâce à lui.



Nocturne X
janvier 27, 2008, 8:22
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Un long silence s’installa. Elle restait là, sans rien dire, me jetant de temps à autre des regards que j’esquivais tant bien que mal. Ma gorge se serra, et je ne puis lui dire les quelques mots, les simples paroles qu’elle aurait voulu entendre. Avec elle pourtant, le monde m’avait paru si large, mais ce n’était qu’un jeux de miroirs. Nous nous reflétions l’un à l’autre une image qui nous plaisait, mais il nous avait suffit de faire un pas pour nous retrouver face à face. J’avaisi vu ses secrets, ses mensonges, son habitude de faire comme si nous avions le même age, comme si tout était terriblement amusant. Je n’en voulais plus, je n’en pouvais plus.
Je lui tournai le dos, les yeux brulants. Je l’entendis se lever, murmurer quelques mots, avant de quitter la pièce en claquant la porte.
Je fixai la chaise ou elle s’était assise un long moment, puis las d’être immobile, je déambulai devant la fenêtre.
La nuit était tombée depuis peu, et je savais déjà que je ne dormirais pas. l’Arche et Andrea, toutes deux si imbriquées, d’une manière qui m’échappait, se succédaient l’une à l’autre, accaparant ma raison, mon esprit.
Je m’allongeai sur le lit, fixant l’écran au plafond. Je l’allumais ; rien ne me faisait plus envie pour cette soirée qu’un coma blanc d’images et de sons.
Il y eut une pluie de météores, des étoiles qui explosent en supernovae, la Terre des origines. Il y eut les volcans, les mers bouillantes. Puis défilant de plus en plus vite, les jungles premières, les animaux étranges, les hommes. Les cites anciennes, chargées d’ans et de poussière. Les siècles les uns après les autres, avec leurs guerres et leurs famines, les maladies, les génocides.
Puis la Ville apparut, immaculée, parée de rubans dans un matin de cristal. La Ville était la réalisation de l’Homme par l”Homme, son accomplissement, dit une voix désincarnée.
Les images de villes moindres apparurent, puis Landworth T, avec sa plantation d’arbres exotiques. Enfin les TAZ, au Sud, que nous occupions depuis plus de vingt ans.
Un homme de la Ville arrivait, dans un avion marque du sigle. Les enfants l’accueillaient en chantant, il leur distribuait un peu d’argent et des sucreries. Aux parents, il apportait des caisses remplies de nourriture. Un père le remerciait, les larmes aux yeux ; gros plan sur les yeux.
J’éteignis l’écran.
Depuis quelques temps, plus rien de nouveau n’est jamais annonce, mis à part les publicités tonitruantes de l’Arche. L’idée s’est installée que l’ordre établi est immuable et satisfait tout le monde. Ce qui se passe dans d’autres villes ne nous intéresse plus, gaves d’images rassurantes, vivant comme des parasites, en exploitant des richesses qui ne nous appartiennent pas, nous Habitants de la Ville n’avons pas besoin nous préoccuper de ce qui se passe au dehors. Et l’on nous fait savoir que cela ne nous concerne en rien.

Annette Messager, Trophées, 1986-1987


Nocturne IX
décembre 18, 2007, 12:13
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Avant que j’aie eu le temps de le réaliser, elle se trouvait là, presque à la porte de ma chambre. Elle resta un long moment sans rien dire, puis elle s’assit dans un fauteuil, un peu raide. Le visage froid comme une matinée de décembre, comme ce matin là… J’avais tout essayé, des efface-mémoire aux médicaments, lorsque je la touchais, que je l’embrassais, je ne parvenais pas à faire disparaitre de mon esprit l’image du corps allongé de Jan Crellius. Mon erreur avait été de le lui dire, de ne pas avoir su me séparer d’elle comme il l’aurait fallu. Elle était partie, et je m’étais doucement habitué à l’idée de ne plus jamais la revoir
Elle réapparaissait soudain, pour un instant si belle et si vivante, mais déjà son image semblait s’écraser contre le mur comme une estampe japonaise : sa silhouette s’éloignait à petits pas dans la neige fraiche. J’aurais voulu la conserver en moi, avant que ce souvenir ne s’efface, comme ces pétales de roses que l’on mettait autrefois dans les livres, et que l’on retrouvait dix ans plus tard, au hasard d’une lecture.
Mais elle était revenue, pour nous plonger tout les deux dans un bain d’acide.

_ Tu dois tout me dire, maintenant, lança-t-elle d’une ton sec. Sa bouche hachait les mots comme la gueule d’un requin.
_ Je t’ai tout dit, Andrea.
_Est-ce que tu l’as tué? fit-elle, un peu surprise elle-même par ces mots qu’elle ne pensait peut-être pas prononcer.
_Non.
_Et je dois te croire?
_Tu n’y est pas obligée.
La son de ma voix résonna en moi, grave et sévère. Vide de tout sentiment, je pesais mes mots dans la balance pour éviter de la provoquer.
_ Qui était avec lui la veille? Si ce n’était toi….
Une multitude de noms me vint à l’esprit. Mais je n’en prononçai aucun. Je voulais en finir au plus vite. A présent, sa présence n’avait plus rien d’agréable.
Pour un instant pourtant, je m’échappai : nous étions assis, une table au milieu d’un jardin où nous avions passé une bonne partie de la journée. La lumière glissait doucement sur ses cheveux noirs délicatement rangés derrière son oreille. Puis elle se saisissait de ma main, et ses yeux pétillaient bien plus que le contenu de son verre.
Il me vint soudain l’espoir, insensé, de la faire revenir…Mais il s’évanouit instantanément. Il n’était déjà plus temps, je n’étais même pas sur d’en avoir vraiment la force ni l’envie. Il ne me restait plus d’autre choix que de la regarder de loin A l’Arche, peut-être, il me suffirait de l’apercevoir de temps en temps.
_Ton père était un vieil homme, Andrea, laisse-le reposer en paix.
En disant cela, je savais que je ne parlais en fait que de moi.

Klavier Intergral, Nam June Paik, 1958-1963



Nocturne VII
octobre 21, 2007, 4:24
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Il y a quelques années, pour peu que l’on me paie suffisamment, je venais dans les universités évoquer ma réussite personnelle. Mes interventions étaient très appréciées : je donnais aux futures élites des raisons de croire que leur part du gâteau ne leur serait pas refusée; je rassurais les parents qui s’étaient acquittés d’une lourde somme pour placer leurs enfants au bon endroit. Je parlais de profit, de pouvoir, très peu de travail.
J’avais travaillé, oui, par le passé. Des nuits passées à lire, relire et corriger des chiffres, jusqu’à l’ecoeurement; j’échafaudais en silence des projets que d’autres s’approprieraient. Ce fut une course en avant, sans but précis, sinon celui de m’en sortir. Et puis il y a onze ans de cela, Jan Crellius prit la direction d’AKN Mycom. Il etait venu avec une vision : en premier lieu se débarrasser de ses rivaux potentiels. Il désirait une nouvelle équipe qui ne lui ferait pas trop d’ombre; je fus appellé à le rejoindre. Je n’avais aucune affinité avec le vieux Jan, il s’agrippait à ses privilèges de ses mains usées, et ne prêtait au reste qu’un tyrannique mépris. Il aimait par dessus tout voir s’agiter devant lui son armée de pantins, comptait les honneurs et les compliments, dressait des classements ou il se voyait toujours au sommet.
Je bouillonnais encore de hargne et d’envie d’en découdre, je le combattis, avant d’apprendre à me plier en toute circonstances. Des lors, ma progression ne fut plus entravée, d’années en années, j’accédai a des postes de plus en plus prestigieux. Mais il ne s’agissait que de coques vides puisque Crellius prenait toutes les décisions, vérifiait tout, parcourait les rapports avec un appétit vorace.
Il y a un an, je l’ai retrouvé, allongé sur son bureau. On lui avait fourré des papiers dans la gorge, il en était mort.
J’ai eu des soins pour lui qu’aurait pu avoir un fils. Je l’ai redressé, rhabillé, fait disparaître le sang au coin de ses lèvres. J’ai fait ce que l’on attendait de moi, sortir de l’ombre, prendre les choses en main. J’ai congédié la police, rendu le lendemain visite à la fille de Crellius dans son appartement de l’Arche. Comme je l’espérais, elle n’avait aucune envie de reprendre la direction de la compagnie; je lui proposai donc de me la céder. Deux jours plus tard, je recevais ma nomination, sans surprise. Je la reçus comme quelque chose que j’avais désiré et mérité, mais sans joie.
J’ai bien travaillé. Désormais, depuis mon bureau immense, je reçois des messages dont je ne sais s’ils proviennent de personnes réelles ou de systèmes automatisés. J’approuve ou je désapprouve au hasard. J’ai réussi à me persuader que ce je fais n’a aucune substance, que ce n’est pas réel. Il suffit de presser une touche, le reste importe peu.

Fractal Flasher, Nam June Paik, 1994



Nocturne VI
septembre 29, 2007, 12:00
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Je marchais comme je le fis à ce moment là , comme si je traversais de nouveau ce village. Certains soldats de notre compagnie se mettaient à pleurer comme des enfants qu’ils étaient encore, quelques uns juraient. D’autres comme moi gardaient leurs émotions bien rentrées en eux-mêmes. Mais elle était la, la nausée, et je sentis monter une bile que j’eus envie de recracher au visage de ceux qui nous avaient forcé à voir cela, à faire cela. Ils devraient un jour rendre des comptes, et ils ne pourraient pas compter sur l’indulgence d’un juge. Pour venger toutes les vies sacrifiées, ils le paieraient un jour de la leur. Si j’en sortais vivant…

Mais lorsque je suis revenu avec ce qui restait du contingent, il était déjà trop tard. Les corporations avaient pris possession des territoires conquis, et de nos vies. Nous sommes devenus des héros, et nous avons troqué nos consciences contre quelques cérémonies bon marché. Une fois terminés les feux d’artifices et les réjouissances nos contacts devinrent sporadiques avant de s’éteindre tout à fait Nos conversations d’anciens soldats, lorsque nous nous rencontrions, demeurèrent superficielles, nous parlions du travail, des tracas de la vie. Mais si je croisais leur regard, je savais qu‘ils savaient. Qu’ils portaient en eux, comme moi, des monstruosités dont ils ne seraient jamais délivrés.

Ma mémoire tenta un instant de suivre le fil des années, puis s’enfonça tout d’un coup dans un vaste gouffre noir. Des années de solitude qui ne m’avaient laissé que peu de souvenirs. Puis il y avait eu Andrea, et le présent. Tout cela n’avait aucun sens. Je laissai flotter cette pensée un instant avant de la laisser sombrer à son tour.
Je m’engageai dans Landworth A. Une rue droite comme toutes les autres, courte puisqu’elle débouche sur le lit du fleuve. Une énorme pyramide se dresse assez crânement au milieu, c’est là que j’habite, au numéro 1038, 63 ème étage. C’est un des lieu le plus courus ; l’originalité du décor séduit une jeunesse dorée de plus en plus blasée, revenue du chaos de l’Arche. Elle affiche son pseudo spleen dans les boutiques de luxe et à la terrasse de bars privés et clinquants. Je sais que j’ai choisi le tape-à l’œil, par faiblesse, par vanité. Lorsque je regarde la ville, du haut de la pyramide, j’ai l’impression d’être de ceux qui triomphent, pas de ceux qui ont trahi.

Nam June Paik, Earth, Moon, and Sun, 1990



Lyrics for a simple song
septembre 6, 2007, 10:57
Classé dans : Ecrits, Humeur

“I ‘m not the filth, I’m not the dust
you can’t clean me no you can’t clean me
I’m not a cancer, not a disease
no you can’t cure me
you can’t tear me off
I’m already uprooted
Please don’t
Please don’t
These sanitary measures,
You keep me away.
Ambulances and cops
You are so safe
but there is a void space
Inside my heart. “



Nocturne V
septembre 4, 2007, 10:58
Classé dans : Ecrits

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La porte de l’Arche ressemble à un sas. On y est enfermé quelques instants, seul, pendant que des robots vous fouillent minutieusement de leurs mains mécaniques. Il s’agit de vérifier que nul n’emporte avec soi ce qui est propriété de l’établissement. Pour le reste, les robots sont curieusement permissifs.
Un d’entre eux contourne soigneusement sans toucher, les autres fourrent sans ménagement leurs moignons dans le moindre interstice de vos vêtements. Plusieurs femmes ont déjà porté plainte, mais les accusations d’ attouchements de la part de robots n’a pas été retenues devant le tribunal. Les machines n’ont pas de mauvaises pensées, ont réplique leurs défenseurs, elles font juste le travail pour lequel elles ont été programmées. Ils ont aussi fait valoir le cote hygiénique, voire médical de la chose. Depuis ces procès qui ont fait date, les robots se sont multiplies, dans les aéroports, les lieux publics, dans certains centres éducatifs.
Les plus fervents partisans des robots, généralement issus des compagnies qui les vendent, vont même jusqu’à proposer le remplacement de l’humain dans les administrations, comme moyen de sauver la Ville minée par la corruption. Leur exacte “neutralité”- devrait permettre de sauver une démocratie en laquelle plus personne ne croit.
Le rituel dura quelques minutes, puis, enfin, la porte s’ouvrit. Un vent âpre me frappa de face ;je me souvins que c’était l’hiver, à l’extérieur. L’éclairage public faiblard perçait difficilement à travers les nappes de brume.
Mes pas résonnaient étrangement contre le trottoir sec, croyant que l’on me suivait, je me retournai plusieurs fois. Je ne vis personne, mais mon champ de vision ne s’étendait pas au delà de quelques mètres. Derrière moi, l’obscurité, trouée parfois par les lumières des véhicules circulant sur la voie lisse. Personne ne marchait plus, me dis-je, ces derniers temps, hors de l’enceinte surprotégée des buildings, je devais être seul.
Mes doigts s’engourdissaient, tétanises par le froid, je les enfouis dans mes poches. Après un instant, Je me surpris même à siffloter, retrouvant un peu d’entrain. Le souvenir de ces marches d’autrefois, à travers la nature, ou ce qu’il en restait, cette joie vive, rendit à mon corps un peu de sa chaleur.
Et puis soudain… les touffes d’herbes et les buissons se tachèrent de sang, le sol se couvrit de cratères et de corps désarticulés. Les fusées sifflèrent de nouveau à mes oreilles, le vacarme de feux roulants, d’avions déversant leurs épais tapis de bombes. C’était la neuvième, la dixième guerre alliée, les conflits se succédaient, les uns après les autres. Nous étions en guerre perpétuelle, ne quittant presque jamais l’aire de combat. Il nous avait fallu abandonner les blessés, nous devions avancer, coûte que coûte, cette nuit-là. Au matin, une ville où les habitants, le cerveau détruit par les armes géniques, se convulsaient sur le pas de leurs portes. Ils n’avaient pas eu le temps de fuir.
Après la victoire finale, la moitié de l’humanité a pratiquement été réduite à l’esclavage, pendant que l’autre se divertit dans des tours comme l’Arche.

Nam June Paik, Family Robot, 1986



Nocturne IV
août 1, 2007, 11:14
Classé dans : Ecrits

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L’Arche a ses propres lois. La ville est d’autant plus disposée à fermer les yeux qu’elle reçoit en échange un important pourcentage des gains. Elle replace également, à l’abri dans les banques de l’Arche, l’argent de chantages et de rackets.
Ses policiers corrompus trouvent dans la milice de l’Arche un excellent moyen de se recycler, et y perpétuent l’arbitraire. Les crimes y sont courants, les viols, les doigts arrachés pour s’approprier la puce de crédit, les meurtres presque jamais résolus. Et pourtant, malgré le danger, une foule mouvante s’y presse, pendant que les médias, fascinés par le macabre, tiennent les comptes.
Ils s’approchèrent de moi, deux agents, leurs armes de service se balançaient sur leurs hanches, inertes. Deux hommes. Je pris peur, je tentai de me lever mais l’un d’eux m’intima de rester où je me trouvais.
_ Identité, me fit l’autre, me fixant étrangement par les trous de son masque blanc, comme s’il me reconnaissait.
Je me forçais à respirer normalement, à remplir ma bouche de salive, à rendre mes gestes lents et surs. Ils ne devaient pas détecter de frayeur. Je présentai mon cou, et il sortit son scanner pour y lire le code d’authentification; presque immédiatement, les informations s’affichèrent sur l’écran. Je les connaissais par coeur : John Locke, photographie, 43 ans, 1m82, 76 kilos, IDM 456, résidence principale 1038 Landworth A, 15ème district. groupe sanguin, parents, emploi actuel, dernières dates de connexion au réseau, dernières transactions bancaires, etc…
Le policier gardait une main ferme appuyée sur mon épaule, pendant qu’il parcourait les données.
Je restais agenouillé dans une position peu confortable; mes mains se mirent à trembler un peu, l’attente était devenue insupportable. Je tentai de me dégager.
Instinctivement ils portèrent la main sur le côté, touchant les étuis noirs, un peu crispés.
_ Ne bougez pas, nous n’avons pas terminé, fit le plus grand, d’une voix très posée mais menaçante.
Je me demandais quelle utilité pouvait bien avoir ces contrôles. L’Arche pouvait théoriquement connaître l’identité de tous les visiteurs, ainsi que leurs déplacements, qui étaient enregistrés.
Il s’agissait sans doute d’intimidation. Malgré ces pensées rassurantes que je me ressassais, mes corps se raidit. Après quelques minutes, ils échangèrent quelques regards, puis se détournèrent brutalement, pour s’enfoncer dans le même couloir que j’avais emprunté plus tôt.
Je m’assis, ma tête tournait un peu. Le réel fit irruption, je repensai soudainement au dehors, au visage d’Andrea qui se tournait vers moi, a l’appartement vide que je m’apprêtais a rejoindre. Le décor tomba en lambeaux, et le froid s’insinua comme une épingle au plus profond des mes os.

Video Flag, Nam Jun Paik, 1985-1996



Nocturne III
juin 18, 2007, 11:54
Classé dans : Ecrits

Le Nocturne I est ici , le II ( il a été légèrement modifié depuis la dernière fois), ici.

J’avais choisi l’étage 164. L’ordinateur de bord afficha simplement, en lieu et place de la liste des attractions, un nom en lettres capitales rouges: Domus Aurea, tout en m’informant du montant qui venait d’être débité de mon compte en banque.
Un doux son de harpe s’éleva dans la cabine, pendant que j’amorçais mon ascension, puis lentement, le mouvement et la musique s’accélèrèrent. Des bribes de sons, des flashs de couleurs me parvenaient des étages que je traversais à grande vitesse.
Enfin, l’ascenseur stoppa et s’ouvrit sur une atmosphère saturée d’humidité, remplie de nuages de vapeur poudrée. Il flottait dans l’air des senteurs d’encens, d’huile, et de fougères à l’odeur acre. Je fis quelques pas, levai les yeux : au dessus de ma tête scintillaient des dômes cristallins. Il s’en s’échappait une magnifique cascade qui tombait en bouillonnant dans une sorte de lac miniature. Au fond de l’eau dormaient des pierres luminescentes.
Je me dévêtis, presque naturellement, mis un pied dans le bassin, et enivré par le parfum de l’eau, et sa chaleur, m’y reposais tout entier. De petites créatures virent me masser pendant que des boissons se mettaient automatiquement à ma portée. Un frisson de plaisir me parcourut, qu’il ferait bon être là, que n’étais-je venu plus souvent à l’Arche, pensais-je, alors qu’elle s’imposait à moi dans toute sa splendeur.
Le breuvage que j’absorbais avait la saveur de l’ambroisie, et je me voyais, couronné d’or, assis un soir au séjour des dieux. Les dômes montraient des scènes d’extase, où les couleurs se mêlaient dans des motifs toujours plus agréables et si puissamment beaux que mon regard ne s’en détachait plus.
Cependant, après un moment, les dômes s’éteignirent doucement, et deux ou trois signes fluorescents apparurent juste devant moi. Ils m’indiquaient des couloirs encombrés que je devinais au travers de la brume. Je me levai instinctivement, et poussé par la curiosité, je suivis les flèches lumineuses.
Le long des murs de pierre moite s’alignaient des plantes fabuleuses qui exhalaient des senteurs si capiteuses que l’on pouvait presque les goûter. Je sentis ma tête tourner, mes mouvements devenir imprécis, comme si j’étais ivre ; je l’étais surement. Je parvins en trébuchant dans une nouvelle salle décorée de mosaïques antiques : des scènes de gladiateurs qui s’affrontaient et de chevaux au cirque. Je me laissai tomber sur l’un des lits blancs qui tenaient lieu de mobilier et l’on me servit de la nourriture dans un vaste plat argenté. J’allais porter à ma bouche un poisson encore frétillant, lorsque l’on fit bruyamment irruption par une porte cachée dans le mur. Je reconnus l’uniforme noir de la police privée de l’Arche.

“Video Fish”, Nam June Paik, 1975



Nocturne II
juin 3, 2007, 1:45
Classé dans : Ecrits

Le début du texte est ici

J’errai un moment dans la pièce, autour de moi, des silhouettes se mouvaient silencieusement, le visage éclairé par les reflets de l’écran. Je pensais aux ascenseurs de verre, aux multiples étages de l’Arche, à ce que l’on vient y faire. A ceux qui y entrent mais qui ne ressortent jamais, ceux qui y passaient tout leur temps libre, ceux pour qui son nom prend tout son sens ; le refuge des désespérés. C’est le diamant noir vers lequel convergent tous les regards de la ville.
Cette tour compte des centaines d’étages dédiés au plaisir, et selon quelques légendes qui circulent, des quartiers souterrains ouverts à quelques initiés. Même au dehors, l’Arche hante les imaginations, s’introduit dans toutes les conversations.
La liste des étages défilait vertigineusement. Casinos éclairés à la chandelle, salles des machines, bains, golfs électriques, restaurants, clubs, tripaliums, appartements privés payés au prix fort. S’il me venait une envie, l’Arche le connaissait déjà, s’ils naissaient des plaisirs nouveaux, il fallait que ce soit ici, en son sein.
Je n’avais qu’à demander, je n’avais qu’à faire un geste, pour obtenir une satisfaction immédiate. L’ataraxie, la promesse de l’Arche, la fin de toutes les angoisses.
La seule chose que je ne pouvais obtenir, c’était la lumière du jour. Le complexe entier baigne dans une obscurité sépulcrale qui favorise l’abandon de soi.
Mais ils ont des solariums, des solarithèques où la lumière écorchait les yeux. Puisque tout ce que je désirais se trouvait là, je me moquais bien du dehors. La vie au dehors n’était qu’une suite de désillusions, la vie au dehors n’existait plus, à partir de cet instant.
La liste des étages continua à défiler sur les parois de l’ascenseur, et je pressai un bouton au hasard.

TV Buddha, Nam June Paik, 1974-1982



Step to Entropy
mai 17, 2007, 9:03
Classé dans : Ecrits

Les glaçons flottaient dans mon verre, sur la table laquée. J’aurais pu la renverser d’un coup de pied, brisant l’harmonie millimétrée selon laquelle les meubles, les sièges, le bar avaient été agencés. Mon verre, après un court vol, se serait écrasé sur le sol, devant les regards médusés des clients. Le liquide aurait éclaboussé le cuir blanc des sofas, et avec un peu de chance, la robe de la femme qui s’était assise en face de moi. Ses cris résonnaient déjà dans mon crâne, et son visage, pour l’instant impassible, se couvrait de tics nerveux. Je détournai le regard ;déjà je voyais du sang.
Je me levai, lentement, esquissant un sourire de circonstance, cherchant des yeux l’issue la plus proche. Je ne pouvais plus voir cette table lisse, ces visages, leurs visages plats qui restaient fixes, leurs gesticulations dans un monde à deux dimensions.
Paul m’attrapa par le bras sans douceur, et me glissa à l’oreille, que si je m’avisais de disparaitre comme la dernière fois, il me le ferai regretter. J’acquiesçai, sans prononcer un mot. Je sentais sa main froide relâcher la pression, je ne le regardais pas, ni les autres, qui ne disaient rien.
D’un geste, il me montra un escalier au fond de la salle, qui menait à un club, au sous-sol. Que j’aille me divertir.
Je me dégageai assez vivement, je tremblais. Un peu de salive s’échappa de mes lèvres et alla s’écraser sur le sol immaculé. Après un long moment d’hésitation, je leur tournai le dos le mieux que je pus; les lumières tanguaient, les murs bougeaient, et chaque centimètre parcouru se faisait en luttant contre des ombres mouvantes.
En bas, il faisait moins froid. La foule s’agitait sur la piste de danse, leurs bras levés touchaient presque la voute de pierre. Je restai un instant dans l’embrasure de la porte, puis je m’assis. Cette fois-ci, le cuir était rouge.
Ils dansaient, mais je ne voyais plus que des lordoses cervicales tordues, des rotations du tronc. Je ne voyait plus leurs bras, mais des pronations et des supinations. Les muscles élastiques de leurs visages se déformaient. A un moment, je crus voir une femme sauter par-dessus son propre bassin. A un moment, tous les corps devinrent transparents et se mirent à fondre…

Titre emprunté à une sculpture de Richard Artschwager.



Set the controls for the heart of the sun
mai 10, 2007, 6:38
Classé dans : Ecrits, Musique

La pièce était étroite et sombre, une chambre sans fioritures, presque sans mobilier. Où s’entassait un amas de livres, disques, vêtements dans un chaos indescriptible.
Assise sur un matelas pose à terre, je regardais le carré de soleil brûlant qui se découpait de la fenêtre jusqu’au sol, puis qui transperçait à nos pieds des bouteilles à moitié vides.
Puis mes yeux se posaient sur sa bouche, qui laissait mourir quelques volutes de fumée, et inlassablement, j’en revenais au verre que je tenais à la main, pour le porter à mes lèvres.
Et le cercle était complet,et plus ces circonvolutions se rapprochaient, plus je m’en sentais prisonnière.
Déjà trainant sur sa longueur, un longue mélopée sensuelle envahissait doucement l’espace, mais je n’en captais que quelques bribes…the heart of the sun…
Mais je sentais moi aussi que je brûlais de l’intérieur, comme au coeur du soleil, de cette fausse chaleur de l’ivresse, que mon corps fondait,comme la cire des ailes d’Icare, au moment d’atteindre le Sol Invictus. Cultes anciens, génuflexions devant l’astre du ciel, transes amplifiées par la démence, âmes dénudées à vif, les frontons baignés de lueurs incertaines.
Son rire cristallin retentissait de temps à autre, sans raison. Il voyait des choses qui n’existaient que pour lui. Des univers de fantômes et de tapis volants où il flottait sans tomber, qui sans cesse se recomposaient et disparaissaient. Ses yeux étaient pleins d’une poussière dorée, de celle que laissent les comètes dans leur sillage.
En moi s’agitait l’animal guidé par le soleil, de ma chair à la sienne, de mes mains tremblantes à le posséder, à l’étreindre, à le consumer. Je me dirigeai vers lui, pleine d’une soif inextinguible, dans ma gorge desséchée par mille étoiles battait un sang qui affleurait presque à la surface, attiré par la lumière….

Set the controls for the heart of the sun…



Nocturne
mai 1, 2007, 7:01
Classé dans : Art, Ecrits

Ses doigts tapaient régulièrement et avec précision sur le clavier de verre. Les touches s’allumaient sous la pression, et la lueur bleutée se propageait dans ses doigts diaphanes. Son visage aussi était éclairé, par le reflet de l’écran et ses contours semblaient s’y dissoudre. Elle flottait dans un maelström d’informations, au sein duquel elle n’existait plus : des noms, elle en avait des dizaines, et aucun qui n’aie un sens, aucun pour lui rappeler qu’elle était là, assise. Elle ne me regardait pas, et, après quelques secondes d’immobilité absolue, s’effaça même de mon champ de vision.

Extrait de “Sans Titre”

The More the Better, Nam June Paik, 1988.